PEEPING TOM AUX SOMMETS DU GORE
Cauchemar au Théâtre des Abbesses ! Une tempête de neige s'abat
sur le plateau dévoilant le cadavre de ce qui ressemble à un bébé.
Une femme le recouvre négligemment d'un revers du pied. On avale sa
salive.
Une heure vingt après ce démarrage nauséeux, on a une boule en
travers de la gorge et ça ne passe plus. La compagnie Peeping Tom
("voyeur" en anglais) a encore repoussé son curseur de l'horreur
avec 32, rue Vandenbranden. La nouvelle pièce du collectif
installé à Bruxelles atteint des sommets presque gore sans rien
céder sur une écriture théâtrale constamment saisissante. C'est le
talent de Gabriela Carrizo et Franck Chartier : oser sans peur (ou
en crevant de trouille !) la noirceur et la cruauté pour leur faire
subir un électrochoc scénique.
Deux mobil-homes sont posés dans un paysage de montagne. Six
habitants vivent en vase clos et en boucle. A situation extrême,
conséquences identiques. Consanguinité, racisme, haine, sexe, etc.
Un lieu sans issue - motif central de l'oeuvre de Peeping Tom
depuis la création de la compagnie en 1999 - est le plus sûr moyen
de faire exploser un bouillon de pulsions obscures.
Détailler les violences que l'on peut voir ou entendre sur scène ne
rend pas justice au spectacle, à sa complexité psychologique ni à
sa force dramaturgique. Encore moins à sa bizarrerie inoubliable.
Le glauque le dispute plus que jamais à la beauté, le réalisme au
fantastique, la crudité à la majesté. L'inconscient et
l'irrationnel mènent le jeu et ouvrent la porte à des scènes
sidérantes au point de faire rire parfois. Lorsque les fantasmes
s'accomplissent sur un plateau, leur irruption vandalise
l'imaginaire. Le pire reste toujours à deviner chez les Peeping
Tom. L'impact esthétique de 32, rue Vandenbranden tient à
sa facture cinématographique. Leur source première d'inspiration a
été La Ballade de Narayama (1983), de Shohei
Imamura, mais le résultat déborde l'idée originelle.
Femme en bandoulière
D'emblée, on se croit devant un film: décor hyperréaliste
avec ciel et montagne, ouvert à 180 degrés, cadrages multiples des
personnages derrière les vitres de leurs baraques...
La bande-son de Juan Carlos Tolosa et Glenn Vervliet glisse de
musiques d'ambiance anxiogènes à des thèmes classiques comme
L'Oiseau de feu, de Stravinsky. Des effets fantastiques
surgissent. Les volets claquent comme une batterie en folie, les
caravanes tremblent, les personnages lévitent, une femme se
volatilise. Jusqu'aux corps des danseurs qui subissent des
transformations physiques. Sauf qu'on est bel et bien au théâtre et
que la valeur ajoutée du spectacle réside dans ce vivant à
vue.
Mais, une fois encore, c'est la danse virtuose, sauvage, de Peeping
Tom qui emporte le morceau. Un homme accroche sa femme en
bandoulière pour raconter la passion à mort ; un autre ose une
transe qui semble vider son corps pour n'en laisser que la peau...
Les exploits physiques ne se comptent pas.
Si Carrizo et Chartier ont déserté le plateau, leurs interprètes,
dont la chanteuse Eurudike De Beul fidèle au poste, sont aussi
démesurés qu'eux. Agés d'une trentaine d'années en moyenne, ils
viennent de Belgique, d'Angleterre ou de Corée. Ils s'appellent
Seoljin Kim, Hun-Mok-jung, Marie Gyselbrecht, Jos Baker, Sabine
Molenaar. Leur talent est affolant.